Les soleils des Indépendances – Ahmadou Kourouma CategoriesMa Pause Littéraire · Revues

Les soleils des Indépendances – Ahmadou Kourouma

“Mais alors, qu’apportèrent les indépendances à Fama ? Rien que la carte nationale d’identité et celle du parti unique. Elles sont les morceaux du pauvre dans le partage et ont la sécheresse et la dureté de la chair du taureau.”

Un peu de contexte

Pour cet article, je vous parlerai d’Ahmadou Kourouma que j’ai découvert grâce à l’article d’un ami sur le Grand Prix Littéraire qui porte son nom. Je me suis dit qu’il doit être un auteur à lire absolument et me suis suis penchée sur son premier roman, Les soleils des indépendances, couronné par le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Pour donner un peu de contexte, ce roman a été édité pour la première fois en 1968, peu après la grande vague des indépendances dans les années 1960 en Afrique Francophone.

Ahmadou Kourouma est un auteur ivoirien né en 1927 et mort en 2003. Il a connu la guerre et la prison puis à dû partir en exil dans différents pays pendant plus de 25 ans (Algérie, Cameroun, Togo) avant de revenir en Côte d’Ivoire. Le prix Ahmadou Kourouma a été créé pour lui rendre hommage et récompenser les oeuvres consacrées à l’Afrique noire qui comme les siennes sont écrites dans un esprit de lucidité, d’indépendance et de clairvoyance. A lire son parcours, c’est un homme de convictions, qui s’est battu pour ses idées. Une raison de plus de s’intéresser à son oeuvre.   

Et le roman ?

Salimata, épouse de Fama, est une rebelle pour son époque et une battante. Probablement même qu’elle serait encore une rebelle aujourd’hui dans certaines régions malheureusement, et ce 50 ans après.  Elle a connu l’excision, le viol et s’est enfuie de son village pour s’échapper d’un mariage forcé. Au bout de ces combats, un autre quête, celle d’un enfant.

“Ce qui sied le plus à un ménage, le plus à une femme : l’enfant, la maternité qui sont plus que les plus riches parures, plus que la plus éclatante beauté ! À la femme sans maternité manque plus que la moitié de la féminité.”

Salimata en est profondément convaincue et veut y arriver par tous les moyens. Les rencontres avec les marabouts et les sacrifices qu’ils demandent sont l’un d’eux. Dans ce roman, il en est très souvent question. L’auteur montre comment les personnages essaient de concilier traditions et religion musulmane. Il est intéressant de voir ici que tous cohabitent, qu’ils ont chacun leur intérêt et leurs travers.

“Le sacrifice protège contre le mauvais sort, appelle la santé, la fécondité, le bonheur et la paix. Et le premier sacrifice, c’est offrir ; offrir ouvre tous les cœurs. Et sait-on jamais en offrant qui est le secouru, le vis-à-vis ?”

Mais bien sûr, ceci n’est qu’un point de vue, qui se vérifie dans certains cas et pas d’autres. L’auteur expose également le point de vue contraire quelques lignes plus loin. La générosité de Salimata (elle a offert à manger à des mendiants du marché dans lequel elle vend du riz) a déclenché une réaction inattendue : les bénéficiaires de sa charité l’ont pillée et maltraitée.

“Dans toute l’Afrique d’avant les soleils des Indépendances, les malheurs du village se prévenaient par des sacrifices. [..] Trompeur qui dit que l’avenir reste dissimulé comme un fauve tapi dans  le fourré. Rien n’arrive sans s’annoncer : la pluie avertit par les vents, les ombres et les éclairs, la terre qu’elle va frapper ; la mort par les rêves, l’homme qui doit finir”.

Dans ce passage Fama s’exprime suite à l’agitation politique et le climat tendu de la république. Il explique que, bien que le fétiche soit interdit aux musulmans ils y ont recours quand même car “le fétiche prédit plus loin que le Coran”. Il déplore tout le long de l’oeuvre “la bâtardise” des indépendances, qui se sont construites au mépris des coutumes et traditions locales. C’est pour cette raison qu’il en prédit la fin : insurrection, incendies, désordres, complots, mort.  De part ses amitiés et ses fréquentations, Fama a par la suite été arrêté. L’on découvre alors la cruauté de la vie d’un prisonnier politique, les simulacres de procès, la cupidité. C’est aussi ça, les “Indépendances”.

En aparté

J’ai été interpellée par cette phrase à la construction inhabituelle :

“Elle : l’essoufflement et les vertiges qui l’assourdissaient, l’étreignaient, et les couleurs qui se superposaient : le vert et le jaune dans des vapeurs rouges, le tout rouge ; la douleur et les roulements de ventre, les chants dans l’aurore ; le champ de l’excision au pied des montagnes aux sommets vaporeux, le soleil sortant tout rouge, tout noyé dans le sang, le viol, la nuit et les lampes brillantes et éteintes et fumantes et les cris et les jambes piétinées, contusionnées, les oreilles meurtries, les pleurs et les cris et le pillage…”.

Cette phrase m’a donné l’impression de plonger avec Salimata dans le gouffre, le tourbillon chaotique de ses souvenirs et de comprendre l’état second dans lequel elle se trouvait. Avec cette phrase, j’ai compris que la construction/structure d’une phrase doit être au service de l’émotion, quitte à casser les codes. Avis aux puristes : “La vérité comme le piment mûr rougit les yeux mais elle ne les crève pas.”

Pour conclure

Un livre que je recommande car les problématiques abordées par l’auteur sont plus que jamais d’actualité.  Comme l’indique Max Lobé dans cet article du Monde, lauréat du prix Ahmadou Kourouma 2017 et grand admirateur de l’écrivain  « Moi, j’apporte juste la touche XXIe siècle, la génération X, Y, Z 2.0. Mais, sur le fond, c’est la même chose : les dictateurs aux ordres des anciennes puissances coloniales, les privations de libertés, le pillage des matières premières. ».   

Espérons néanmoins et œuvrons pour le changement ! Comme dit l’auteur “La méchanceté, la colère, l’impatience, le mal et la vilenie, tout comme la maladie sont un état provisoire, alors que la bonté, la douceur, la justice et la patience sont comme la santé ; elles peuvent être permanentes.”

Crédits photo : https://www.afrolivresque.com/

 

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Bookworm et grande optimiste de l’Afrique et de la vie. Contributrice sur www.africanarteverywhere.com. Auteure du Petit Mémo du Primo-Accédant : bit.ly/LePetitMemoPrimoAccedant. #Art #Danse #Ecriture #AfricaEmpowerment

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