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Chinongwa*

Ou l’histoire d’un *’objet trouvé’ cherchant sa liberté.

By Lucy Mushita

 

J’ai lu ce livre 2 fois; la première fois avec (malheureusement) un regard étranger – jugeant – et la seconde en me laissant transpercer par l’histoire comme si elle m’était contée. En effet, cette histoire inspirée de la vie d’une fille de Rhodésie du Sud au début du XXième siècle, résonne et fait germer en moi de nombreuses émotions et interrogations.

L’histoire de cette fille, née dans une famille de “pique-assiettes”, dont le destin avait déjà été scellé avant sa naissance nous est présentée comme un conte au début puis comme un ensemble de récits où la passivité laisse place à l’action des principaux protagonistes. Chinongwa est en quête, quête d’indépendance. Elle veut réaliser ses rêves et est prête à tout et surtout espère une vie meilleure, une fin heureuse. Mais il ne s’agit pas d’un conte de fées. Il n’y a ni bons ni méchants, juste des vies bouleversées au fil des saisons. Et la liberté a un prix.

Chinongwa sait qu’elle va être échangée. Son destin de poule de sacrifice, elle l’a accepté au début. Après tout, n’est ce pas une “coutume séculaire” que d’échanger des filles contre de la nourriture et du bétail ?

“Les filles ne transmettent pas leur nom. Elles portent la descendance d’étrangers. Elles reçoivent, portent et font fructifier la semence d’un autre. Leur nom à elles est effacé de la surface de la Terre.”

Ce livre nous fait nous interroger sur le statut de la femme. Son rôle est souvent flou dans une société qui d’un côté (côté économiquement avancé) prône l’égalité hommes-femmes et qui de l’autre (côté économiquement faible) les considère parfois comme des objets ou des animaux.

“La femme est comme la poule. Alors que le coq comprend la situation sur-le-champ et va se cacher sous la cage, la poule affolée caquette et bat des ailes en pourchassant l’aigle qui a emporté ses poussins…” “Les femmes pensent avec leur cœur. Contrairement à nous, elles n’ont pas de cerveau.”

Une fille doit se préparer à accomplir ce pour quoi elle est née: se marier, procréer et servir son mari. Elle doit devenir une femme désirable, qui a “des jambes qui font parler d’elle, des fesses qui frémissent quand elle marche, des mollets qui remplissent la paume d’un homme et des seins gros comme des papayes et fermes comme des mangues.” Et malheur à celles qui ne peuvent procréer.

C’est ainsi qu’on est bouleversé par le destin de la seconde actrice de ce livre Amaiguru. On veut croire au début que sa stérilité n’est pas si grave que ça. Mais lorsqu’elle est “jetée comme lait qui a tourné au soleil”, on s’interroge. Qu’en est-il un siècle plus tard? La stérilité est-elle toujours un péché? Et le mariage? Est-ce le but ultime d’une femme? Mère de mère de Chinongwa lui disait qu’une fille finit toujours par se marier – “Les filles qui ne sont pas mariées ça n’existe pas.”  Ce passage m’a un peu fait sourire.

Les féministes et d’autres diront qu’on a progressé mais qu’on ne doit pas s’arrêter là. Mais c’est quoi le progrès quand il s’agit du statut et du bonheur d’un être humain ? Aujourd’hui les femmes ont des droits (qu’elles connaissent), vont à l’école, choisissent leur mari, se marient ou pas, jeunes ou pas et travaillent. La dot est maintenant dans la plupart des sociétés un geste symbolique. Mais est ce pour autant mieux? Est-ce qu’avoir le choix est vraiment une bonne chose?

Ce livre est pour moi un must read et une partie de moi aimerait le voir mis au programme de lycées africains car il incite à l’échange et à la réflexion sur une réalité qui est la nôtre et sur des sujets toujours d’actualité. De plus, Lucy Mushita nous conte cette histoire avec une langue qui nous enivre, nous donne envie d’en vouloir plus et nous ramène autour du feu ou d’une lampe, le soir, écoutant nos grand-parents nous raconter une histoire sortie d’une autre époque, la leur ou celle de leurs ancêtres.

 

 

 

*Chinongwa veut dire: objet trouvé.

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Passionnée de dessins, mode, lecture, voyages. Bref là ou il y a des couleurs elle n’est jamais loin.

One thought on “Chinongwa*”

  1. Très intéressant. En Afrique, le mariage et la procréation restent malheureusement les principales destinations des femmes. Une femme qui n’est pas mariée et/ou qui n’a pas d’enfant est traitée de sorcière ou de croqueuse de diamant et du coup elle cherche par tous les moyens à satisfaire la société hautement patriarcale. Vous verrez des femmes supporter l’invivable par crainte de perdre le titre de Mme…c’est triste quand même.

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